28/11/2016

UNE LITTÉRATURE MINEURE

La formule est de Kafka. Elle apparaît sous sa plume pour la première fois dans son Journal[1] à l’entrée « 25 décembre 1911 ». Deleuze et Guattari, dans leur ouvrage Kafka. Pour une littérature mineure (1975), en ont redéfini les trois caractères : 

- Premier caractère. « Une littérature mineure n’est pas celle d’une langue mineure, plutôt celle qu’une minorité fait dans une langue majeure[2]. » Par exemple la littérature juive à Varsovie ou à Prague. Dans une lettre à Max Brod datée de juin 1921, Kafka défi­nit l’impasse qui barre aux Juifs de Prague l’accès à l’écriture, et fait de leur littérature quelque chose d’impossible : « L’impossibilité de ne pas écrire, l’impossibilité d’écrire en allemand, l’impossibilité d’écrire autrement, on pourrait même y ajouter une quatrième impossibilité : l’impossibilité d’écrire (car ce désespoir n’était pas quelque chose qui pouvait s’apaiser par l’écriture, c’était l’ennemi de la vie et de l’écriture). » 

- Second caractère. « Le second caractère des littératures mineures, c’est que tout y est politique. Dans les "grandes" littératures au contraire, l’affaire individuelle (familiale, conjugale, etc.) tend à rejoindre d’autres affaires non moins individuelles, le milieu social servant d’environnement et d’arrière-fond ; si bien qu’aucune de ces affaires oedipiennes n’est indispensable en particulier, n’est absolument nécessaire, mais que toutes "font bloc" dans un large espace. La littérature mineure est tout à fait différente : son espace exigu fait que chaque affaire individuelle est immédiatement branchée sur la politique. L’affaire individuelle devient donc d’autant plus nécessaire, indispensable, grossie au microscope, qu’une tout autre histoire s’agite en elle. » 

- Troisième caractère, lié au second : « Tout prend valeur collective », « le champ politique a contaminé tout énoncé. »
L’analyse de Deleuze et Guattari n’est plus vraiment à la mode dans les études littéraires. Elle a pourtant entre autres mérites celui de sortir l’œuvre Kafka des analyses intériorisantes, que l’on retrouve dans de nombreux commentaires de ses textes sous les titres « autoportrait », « autofiction ». Oui, Kafka est partout dans ses écrits. Quand on a dit cela, on n’a pas dit grand chose, on n’ouvre pas de grandes voies, sauf à se lancer dans une longue paraphrase de ses écrits, biographie en main.

Le « second caractère » que définissent Deleuze et Guattari est particulièrement efficace pour une lecture de Lettre au père : « L’affaire individuelle » est celle des relations entre le fils et son père, et la « tout autre histoire qui s’agite en elle » est la question qui surgit en creux du procès intenté au père : comment trouver une issue à la tyrannie (et pas seulement celle du père) ?
Deleuze et Guattari ajoutent : « Lorsque Kafka indique parmi les buts d’une littérature mineure "l’épuration du conflit qui oppose pères et fils et la possibilité d’en discuter", il ne s’agit pas d’un fantasme oedipien, mais d’un programme poli­tique. » La littérature est le moyen d’échapper, pour Kafka, par l’écriture, à la tyrannie. À la tyrannie du père – elle permet une sortie hors de la sphère paternelle – comme à la tyrannie de son pays[3] et à la tyrannie des autres.

Hinde Kaddour


[1] Franz Kafka, Journal, traduction Marthe Robert, Grasset, 1954.
[2] Pour cette citation et les citations qui suivent, voir Kafka. Pour une littérature mineure, Gilles Deleuze et Félix Guattari, Éditions de Minuit, 1975, pp. 29-48.
[3] « Kafka évolue dans un empire où à tous les degrés règne un autoritarisme paternaliste. De l’empereur au père de famille, toute une chaîne de chefs de cabinets, de préfets, de juges, de commis, de militaires, toute une administration à qui [on] a donné le qualificatif de "kafkaïenne". » Lettre au père, « Dossier par Dorian Astor », Folioplus classiques, 2010.

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