02/12/2016

L'ADIEU AUX PÈRES

Kafka voulait selon Max Brod titrer ainsi tout son travail d’écriture : « tentative d’évasion hors de la sphère paternelle ». C’est même plus qu’une tentative d’évasion, c’est un adieu : « Là [dans l’activité littéraire], je m’étais effectivement éloigné de toi tout seul sur un bout de chemin, encore que ce fût un peu à la manière du ver qui, le derrière écrasé par un pied, s’aide du devant de son corps pour se dégager et se traîner à l’écart. J’étais en quelque façon hors d’atteinte, je recommençais à respirer. [...] Dans mes livres, il ne s’agissait que de toi, je ne faisais que m’y plaindre de ce dont je ne pouvais me plaindre sur ta poitrine. C’était un adieu que je te disais, un adieu intentionnellement traîné en longueur[1]. »

 © Carole Parodi


Ce détachement du père et de tout ce qui ressemble à de l’autorité se traduit très concrètement dans le style même de l’écriture de Kafka.
Il nourrit une grande admiration pour Goethe, il est fascinée par son œuvre (il écrit dans son Journal : « Je lis des phrases de Goethe comme si je me lançais à corps perdu sur la pente de mes intonations »), mais il se méfie des maîtres et des modèles. Il se soustrait à leurs lois et aussi à celles de ses contemporains directs, notamment ceux du cercle de Prague[2], dont il fait pourtant partie.
L’allemand de Prague est un allemand déraciné, isolé, appauvri, influencé par l’allemand administratif, sec et rigide. Au lieu, comme ses amis du cercle de Prague, de « gonfler » cette langue d’images, de symboles, de métaphores, Kafka joue de la raréfaction du vocabulaire. Deleuze et Guattari écrivent que Kafka choisit d’ « opter pour la langue allemande de Prague, telle qu’elle est, dans sa pauvreté même. » Il s’agit d’ « aller toujours plus loin dans la déterritorialisation... à force de sobriété. »
Kafka, à un usage symbolique de la langue, oppose un usage intensif. À la métaphore par exemple, il préfère la métamorphose. Il écrit dans son Journal : « Les métaphores sont l’une des choses qui me font désespérer de la littérature ». Il ne cesse pas d’utiliser des images, mais c’est pour les interroger, les prendre au pied de la lettre, pour que ses personnages en fassent l’épreuve concrète. Il ne s’agit plus avec lui d’avoir recours à l’image de l’homme qui serait traité comme un « chien », ou à l’image du « singe savant », il s’agit de raconter réellement ce qui se passe quand un homme devient un « chien »[3], ou quand un « singe » devient un « savant »[4]. Il ne s’agit plus de suggérer par l’image, mais d’explorer l’image, de la pousser dans ses conséquences les plus extrêmes[5].

Kafka questionne les lois, les usages, les symboles, les grandes figures. Il est remarquable aussi de voir que son narrateur n’est pas un narrateur en surplomb. Le narrateur de Kafka ne semble pas en savoir plus que ses personnages, il semble découvrir avec eux, et avec le même étonnement, le fil de l’histoire dans laquelle il est pris. Il ne fait pas autorité. La littérature est le lieu où l’on peut fuir l’autorité, Kafka se garde bien d’en reconstruire la forme, fût-elle la forme d’une narration. Victime (consentante ou non) de l’autorité de son père, lui-même victime du monde dans lequel il vit, échapper à la tyrannie, pour Kafka, c’est avant tout éviter de la reproduire en érigeant un narrateur sûr de lui-même et de son omniscience.
D’autant que ce narrateur peut lui-même être surpris pas la tournure que prennent les choses. Ainsi dans Lettre au père, où l’on arrive à ce résultat inattendu : ce qui apparaît, en même temps que la responsabilité du père, c’est son innocence.
Kafka dit un jour à Janouch : « Nous vivons tous comme si nous étions des despotes. Cela fait de nous des mendiants. » Le père de Kafka est ce mendiant aux allures de despote. Sa férocité disparaît dès qu’il sort de chez lui : « Tu es depuis toujours d’autant plus aimable, conciliant, poli, plein d’égards, compatissant (j’entends : même extérieurement) que tu t’éloignes du magasin et de la maison, tout à fait comme un autocrate qui, une fois franchies les frontières de son pays, n’a plus une raison de continuer à se montrer tyrannique[6] ».
La stratégie consciente ou inconsciente de Kafka dans Lettre au père est retorse : affirmer la culpabilité du père dans tout ce dont le fils souffre (ou dit souffrir) – ses échecs de mariage, sa maladie, sa vie sociale, sa profession, ses peurs, sa « nullité » – est au fond le moyen de découvrir, sous le voile du tyran, l’innocence originelle du père. Une fois cette innocence dévoilée, comme un motif caché mais réel que l’auteur lui-même, peut-être, ne découvre qu’en cours d’écriture, reste l’incommunicabilité de l’écrit, qui ne sera jamais remis. 

Hinde Kaddour


[1] Lettre au père, traduction Marthe Robert, Éditions Gallimard, 1957.
[2] « En 1904 naît le cercle de Prague, qui rassemble Max Brod, Oskar Baum, Felix Weltsch [...] et Kafka. Ils n’ont comme programme que "la ville de Prague" elle-même. [...]  Kafka se méfie de l’expressionnisme qui rayonne de Berlin à Munich, et de Vienne à Prague. Si le poète Franz Werfel est son ami, il n’en critique pas moins la tension critique atteinte par le langage poétique expressionniste. À propos du poète munichois Johannes R. Becher, il déclare : "Je ne comprends pas ces poèmes. Il règne là-dedans un tel bruit et un tel gargouillement de mots qu’on ne peut se détacher de soi-même. Au lieu d’être des ponts, les mots deviennent de hautes murailles infranchissables." », Lettre au père, « Dossier par Dorian Astor », Folioplus classiques, 2010.
[3] Recherches d’un chien, Franz Kafka, 1924.
[4] Rapport pour une académie, Franz Kafka, 1917.
[5] Passablement de fables kafkaïennes mettent en scène des animaux pensants ou des personnages animalisés : singe, chiens, taupe, souris, vermine... Prises comme un ensemble, ces étranges métamorphoses font aussi écho à la condition de « l’être juif » pris dans la violence antisémite. Déshumanisation, exclusion et destruction de la vermine dans La Métamorphose ou encore effort d’assimilation violent mais vain dans Rapport pour une Académie, etc. De même, Le Procès, comme le suggère Michael Löwy dans Franz Kafka, rêveur insoumis (p.89-93), a pu être inspiré à Kafka par les grands procès antisémites de l’époque – le procès Tisza (Hongrie, 1882), l’affaire Dreyfus (France, 1894-1899), le procès Hilsner (Bohême, 1899-1900), le procès Beilis (Russie, 1912-1913). Pour un approfondissement, voir Kafka en colère, Pascale Casanova, Seuil, 2011.
[6] Lettre au père, traduction Marthe Robert, Éditions Gallimard, 1957.

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